Les sondages se trompent, certes, mais pourquoi ?

On prend les mêmes et on recommence. Alors qu’ils ont été unanimement fustigés pour leur manque de fiabilité, après les surprises Brexit, Trump et Fillon, les sondages pré-électoraux font la pluie et le beau temps sur la campagne présidentielle 2017. Comment expliquer cet Alzheimer généralisé ?

Dimanche 20 novembre 2016 : après avoir quasi-systématiquement figuré à la 3e ou 4e place des intentions de vote durant la campagne, François Fillon écrase le premier tour de la « Primaire de la droite et du centre ». Avec 44% des voix il devance le second, Alain Juppé, de plus de 15 points. Dans une année politique marquée par les victoires du Brexit au Royaume-Uni et de Donald Trump aux Etats-Unis, résultats inverses aux tendances dégagées par les enquêtes d’opinion, cet énième raté des sondages sonne comme celui de trop. Dans un même élan, la classe politique et les médias français jurent qu’on ne les y reprendra plus. De France Culture à 20 minutes, en passant par TF1/LCI, les articles qui nous expliquent pourquoi les sondages ne sont pas fiables se multiplient. En janvier, Le Parisien annonce même qu’il renonce à commander des enquêtes d’opinion pour l’élection présidentielle de 2017, « pour mieux se concentrer sur le journalisme de terrain ».

CaptureCapture2Capture3

Prophétie auto-réalisatrice

Trois mois plus tard, alors que le premier tour se rapproche, que reste-t-il de ces belles déclarations d’intention ? Pas grand-chose à vrai dire, tant le rythme de la campagne électorale semble avoir été dicté, de bout en bout, par… les sondages. C’est par la grâce d’enquêtes d’opinion favorables qu’Emmanuel Macron, qui n’a jamais participé à la moindre élection avant celle-ci, en est devenu le « grand favori » en quelques semaines. Et qu’il est désormais traité comme tel par tous les médias.

sondage 107 pour 100
Total : 107%

A l’inverse, c’est bien la chute de Benoît Hamon dans les sondages, plus que son programme – jugé trop à gauche par une partie des cadres socialistes – qui a lancé la vague de défections au sein de son parti. Dont celle particulièrement remarquée de Manuel Valls, son adversaire au second tour de la Primaire PS. Comme lors des précédentes présidentielles, ce sont les études quotidiennes sur les intentions de vote qui font et défont les alliances, qui justifient les coups de projecteurs sur untel ou un autre.

Et Le Parisien dans tout ça ? Il a tenu parole mais… publie tout de même chaque jour les résultats des sondages commandés par ses concurrents.

sondage serré

Comment interpréter ce renoncement général ? Les sondages sont-ils soudainement devenus fiables, révélateurs des résultats à venir ? Non bien sûr. Les instituts continuent évidemment de signaler les marges d’erreur (ou plus précisément les « intervalles de confiance ») inhérentes à ce type d’études menées sur des échantillons réduits (entre 1000 et 2000 personnes généralement).
Ainsi, dans sa dernière mouture sur les intentions de vote à l’élection présidentielle 2017, publiée le 11 avril, l’institut
Elabe propose une grille permettant d’ajuster les résultats en fonction de la marge d’erreur. Pour les candidats aux intentions de votes situées entre 15% et 25%, celle-ci varie de 2,5 à 3 %, dans les deux sens. Si l’on applique cette marge d’erreur aux intentions de votes annoncées, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, tous deux crédités de 23 %, recueilleraient en réalité entre 20 et 26% des suffrages. Pour François Fillon, pointé à 19%, le résultat réel se situerait entre 16,2 et 21,8 %, tandis que Jean-Luc Mélenchon, avec ses 17% d’intentions de votes, réunirait entre 14,5 et 19,5 % des voix. Et les cartes sont totalement rebattues…

original.97706


La marge d’erreur de la marge d’erreur

Elles le sont même encore plus si l’on considère que les intervalles de confiance indiqués ne sont fiables qu’à 95%, comme le précise le document rédigé par Elabe. Il existe donc 5% de chances pour que le résultat ne se situe pas dans la fourchette définie par la marge d’erreur ! Ces précautions statistiques ne sont bien sûr pas spécifiques à l’institut en question et sont affichées par tous les autres pour leurs enquêtes respectives. Et pour cause : elles résultent directement de la méthode des quotas, employée par tout le monde pour constituer leurs échantillons représentatifs.

Le principe de cette méthode est d’une simplicité proverbiale : appliquer à un échantillon réduit d’une société la structure de l’ensemble en termes d’âge, de sexe, de profession et de lieu de résidence. On obtient ainsi une sorte de modèle réduit d’une population donnée, dans le cas qui nous intéresse le corps électoral français. Si elle peut paraître quelque peu acrobatique, cette méthode a été scientifiquement établie comme l’une des plus efficaces pour l’échantillonnage. Elle est de plus complétée par des redressements effectués en fonction des précédents résultats électoraux. Reste en suspens la question de la crédibilité de cet échantillon représentatif. Théoriquement, il a été composé de manière à représenter fidèlement la population française, mais de qui est-il réellement constitué ? Cette question est intimement liée au moyens de communication utilisés pour récolter les opinions des sondés.

Un échantillon de volontaires

combin-tlphonique-de-tlphone-et-signe-d-internet-27755203Dans ce domaine, les enquêtes par téléphone qui constituaient la norme il y a encore quelques années ont été supplantées par les enquêtes en ligne. Sur les sept principaux instituts de sondage travaillant sur la présidentielle (BVA, Elabe, Harris Interactive, Ifop, Ipsos, Opinion Way, TNS Sofres), seul l’Ifop interroge encore une partie de ses sondés par téléphone, en complément des questionnaires par internet, exclusivement utilisés par tous les autres. Ce changement de norme apporte sans doute un peu plus de fiabilité aux résultats obtenus, si l’on tient compte du fait que dans le cas des enquêtes téléphoniques, les sondages ne pouvaient être réalisés que sur les personnes acceptant de répondre pendant au moins un quart d’heure à un appel inopiné… On en conviendra, de tels « bons clients » ne constituent pas vraiment un échantillon représentatif de la population.

Miroir déformant

Dans le cas des enquêtes par internet, les sondés ont été préalablement informés du fait qu’ils auraient à répondre à ce type de questionnaires et ont même donné leur accord en ce sens. Mécaniquement, le taux de réponses s’en trouve augmenté, mais apparaît alors un autre problème : qui sont ces personnes qui constituent les panels de sondés par internet ? Comment ont-ils été sélectionnés ? S’il est possible de les intégrer sur la base du volontariat, ces panels sont gérés par des sociétés de fidélisation des clients, souvent par un système de points cumulés en répondant à des questionnaires sur divers sujets. Les « Français » à partir desquels sont projetés les intentions de vote de l’ensemble de la population depuis des mois sont donc exclusivement des personnes participant à ce type de programmes commerciaux. Encore une fois, on est assez loin d’un miroir parfait de la société française…

Les sondages, produits commerciaux

Il ne s’agit pas ici d’affirmer qu’en raison de ces écueils inévitables, tous les sondages sont nuls et non avenus. Ni même d’insinuer que les sondeurs les dissimulent délibérément dans le but de rendre leurs études plus crédibles. Ceux-ci sont souvent les premiers à rappeler que les sondages n’ont pas valeur de prédictions, mais qu’ils sont plutôt des indicateurs de « tendances », de « dynamiques ». Cependant, la réalité est que ces recommandations de prudence sont noyées dans le flot d’information continue qui caractérise les médias du XXIe siècle. Dans le déroulement d’une campagne électorale, les sondages quotidiens et leurs résultats facilement lisibles, « consommables » par le plus grand nombre, deviennent autant d’arguments d’autorité pour déterminer la position des candidats. Et influent de facto sur le résultat final.

Comment expliquer cet écart abyssal entre la réalité de mesures forcément approximatives et l’image trompeuse d’une implacable vérité des chiffres ?

Très concrètement, en revenant à la nature même des sondages. Ce sont des produits commerciaux imbriqués dans un jeu à trois bandes entre les instituts, les médias et les partis politiques. Un système parfaitement synthétisé par le sociologue Patrick Champagne : « le sondeur aide l’homme politique à mettre en place sa campagne électorale, l’homme politique fait vivre les instituts de sondages en leur commandant des sondages et même des études, les journalistes ouvrent leurs colonnes pour diffuser les stratégies médiatiques des politiques élaborées à partir des sondages et des sondeurs » (entretien avec le magazine Regards, décembre 2016). Lorsque la campagne électorale débute, les rôles s’inversent quelque peu : ce sont alors les médias qui commandent les sondages, à partir desquels les candidats vont ajuster leurs stratégies respectives. En tout cas, ils ne peuvent à aucun moment être considérés comme des études neutres représentant objectivement l’opinion publique.

sondage de gaulle obama

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle en donneront-ils une nouvelle illustration ? Peu importe, finalement. Même en cas de nouvelle « défaite des sondages » un principe semble acquis : dans à peine un mois, ce sont à nouveau les enquêtes d’opinion qui dicteront les orientations de la campagne des élections législatives. On prend les mêmes et on recommence.

Rodolphe Desseauve

___

Sur Facebook, suivez Perspicace

___

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s